Comment surmonter la détresse du désir confiné ? mode d’emploi philosophique et pratique

 

Bonjour à tous,

 

Être confiné, c’est être enfermé. Avec ses proches et soi-même. Pour vous qui me regardez, vous êtes seuls dans une chambre étudiante depuis le 17 mars 2020. Et moi je vous parle de la chambre de ma maison, à Chantilly dans l’Oise, où je passe près de 20h par jour depuis le début du confinement. Vous voyez derrière moi ce pêle-mele de photos, c’est un cadeau de mes meilleurs amis pour mes 40 ans. Chacun d’eux a mis une photo de lui avec une citation qui se rapporte à moi. Ça me réchauffe le cœur de les voir et de lire leurs citations. C’est ce qui m’a inspiré à faire cette vidéo.

 

Je me suis dit que pour certains d’entre vous, qui êtes loin de votre famille et de vos amis, la situation peut être très stressante. Chine, c’est près d’un tiers de la population qui s’est déclarée en détresse modérée ou sévère à cause du confinement. C’est à vous que je m’adresse en priorité, pour vous donner des moyens de surmonter la détresse en partageant avec vous quelques citations et pensées que j’ai précieusement collectionnées au fil du temps.

 

Ce que nous sommes en train de vivre est exceptionnel. Personne n’en sortira indemne. On peut en sortir abîmé ou profondément grandi. Pourquoi ? Parce que l’espace physique s’est resserré pour un volume de vie équivalent voire croissant. C’est une intensification. Comme lorsqu’une rivière rétrécit, son débit augmente.

 

Bientôt nous serons déconfinés, mais la rivière de nos vies pourra-t-elle reprendre son cours normal ? J’aimerais que cette quarantaine, ce moment d’isolement, puisse vous donner des ressources qui vous serviront pour toute votre vie.

 

Pour cela, je vais vous parler des auteurs dont la pensée m’a le plus influencé et dont j’aurais aimé qu’on me parle, quand j’avais encore 20 ans, car ils ont le potentiel de vous aider à orienter votre vie vers un « bonheur » durable.

 

Je vais commencer par poser le problème initial : notre difficulté d’accepter notre condition humaine. Puis essayer d’en comprendre la cause : spoiler alert, ça commence par un D, avant de vous  donner les moyens de surmonter voire transcender votre détresse. J’illustrerai mon propos par des citations, surtout de philosophes. Ils ont bien réfléchi donc autant puiser dans leur sagesse que de réinventer la poudre !

 

 

Le problème initial : la difficulté d’accepter notre condition humaine et sa cause

 

  1. « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. » Pascal

 

Cette citation du XVIIè siècle est d’une incroyable actualité. Qu’est-ce qui rend difficile de rester en repos dans une chambre ? pourquoi est-ce qu’on a besoin d’aller dehors pour « croquer la vie », « ne pas perdre une minute », pour « accomplir son destin » ? Parce qu’on se  dit qu’on n’a qu’une vie. Autrement dit qu’on est des êtres mortels. Et puis accepter d’être soi sans la reconnaissance des autres, ce n’est pas facile. Alors on va chercher la gloire ou les biens matériels, pour échapper à notre condition d’homme mortels. C’est ce que pascal appelle le divertissement. Le gesticulement de notre ego pour ne pas affronter en face son propre miroir et sa difficulté à envisager sereinement notre destin ultime, qui est de finir sous terre entre quatre planches !

 

Pascal revalorise le calme, le repos, voire l’apathie, l’indifférence, l’impassibilité comme source de stabilité, de clairvoyance et d’acceptation de notre condition.

 

Il rejoint en cela la pensée bouddhiste qui a mis un nom sur les 8 sources de la souffrance (dukkha) :

  • Naissance

  • Vieillissement

  • Maladie

  • Mort

  • Tristesse

  • L’union avec quelqu’un qu’on n‘aime pas

  • La séparation de celui ou celle qu’on aime

  • Le désir inassouvi

 

Donc la souffrance naît principalement du fait que nous attendons de la vie des choses qu’elle ne peut pas nous donner. C’est notre ignorance et nos passions qui nous condamnent à continuer de souffrir sans fin.

 

Par définition on ne désire que ce que l’on n’a pas. L’objet du désir nous échappe toujours car une fois que nous l’avons entre les mains, il n’est plus désir, il est devenu réalité. Et à ce moment là, on a tendance, selon le principe du divertissement pascalien, à partir en quêtes d’autres désirs. Comme le Don Juan de Molière qui dit « je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses ». Je me rappelle à titre personnel, dans mon tout premier job, chez Roland Berger à quel point j’étais désireux d’avoir ma première promotion. Mais une fois que je l’ai eue, c’était déjà devenu ennuyeux et il fallait monter l’échelon suivant !

 

Le désir peut vite devenir un instrument d’esclavage. C’est là que Schopenhauer entre en scène. Il résume de manière parfaitement triste mais réaliste, la mécanique perverse du désir.

 

2.  Schopenhauer : « La vie oscille, comme un pendule, de gauche à droite, de la souffrance à l’ennui »

 

La souffrance est le fond de l’existence humaine : la souffrance d’exister provient du fait que l’homme, en tant que machine à désirer, est sans cesse déçu de ses satisfactions. Dès qu’un désir est satisfait, il vient d’autres désirs, qu’il faudra bien accomplir. C’est la Volonté de vivre qui nous fait désirer.

 

Mais dès que l’on tue en nous le désir, c’est l’ennui qui pointe, le vide du cœur. Ainsi, l’homme est déchiré entre cette double menace, ce qui constitue une source certaine de son malheur

 

Comment sortir de cette spirale ? lire Spinoza. Ou en tout cas, le Problème Spinoza de Irvin Yalom, qui est un roman qui vulgarise de manière extrêmement pédagogique et vivante la pensée de grand philosophe du XVIIè siècle.

 

 

3.  Pour Spinoza : « Le désir est la force motrice de l’homme »

 

Il renverse donc le problème. Le désir est en nous. « Nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, mais nous la jugeons bonne parce que nous la désirons. »

 

L’homme croit que son libre arbitre lui permet de s’autodéterminer, que son jugement serait apte à influencer sa nature profonde. Il faut faire attention aux injonctions de la société ou de l’extérieur qui nous dictent ce qui serait bon ou mauvais. Cela n’est, selon Spinoza, qu’une illusion provenant de l’ignorance des causes véritables qui nous déterminent : quand nous jugeons que quelque chose est bon pour nous, c’est, au contraire, précisément parce que nous désirons cette chose ! C’est le désir qui détermine le jugement, pas l’inverse !

 

Le désir est la force motrice qui détermine les vies humaines, comme tout le reste de la nature. C’est le désir qui est juste, bon, « éthique » en soi, pas les choses ! Les choses n’ont pas de valeur éthique en elles-mêmes : la musique est bénéfique pour le mélancolique, néfaste pour le triste, et neutre pour le sourd.

 

Spinoza a une définition bien spécifique du désir : il s’agit de l’élan naturel qui pousse un être à persévérer dans son existence en augmentant sa puissance d’agir. CONATUS. C’est la puissance propre et singulière de tout être vivant à persévérer dans cet effort pour conserver et même augmenter sa puissance d'être.

 

Comme l’araignée qui tisse sa toile, ou l’arbre qui grandit pour aller chercher le soleil avec ses branches. C’est leur désir.

 

Le concept de conatus est lié, chez Spinoza, au couple constitué des deux affects joie et tristesse. Tout « facteur » qui vient augmenter notre puissance d'exister, et donc favoriser notre conatus, provoque inévitablement en nous un affect de joie. Inversement, tout facteur réduisant notre puissance d'exister provoque immanquablement de la tristesse.

 

S’agit-il alors de brider notre désir ou de l’orienter vers une direction qui nous conduit à un plus grand accomplissement de nous-mêmes ?

 

4.   Désirer son destin

 

Au lieu de penser que l’absurdité de l’existence est notre tragédie (pascal), Nietzsche trouve que c’est justement parfait que la nature ait organisé chez l’homme cette inconscience de la finalité de l’existence dans un grand chaos. Nietzsche invite donc à concevoir la vie sans transcendance, sans métaphysique, sans espoir d’un au-delà, comme une grande pièce de théâtre. Un peu comme Shakespeare le fait dire à un personnage dans la pièce « as you like it » : « Le monde entier est un théâtre, Et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs ».

 

Chez Nietzsche, il y a un amour de la vie et du destin (amor fati) qui lui font désirer le présent comme une éternel recommencement. Il prononce un grand oui au beau et au tragique, à la souffrance aussi, un oui intégral, volontaire et courageux.

 

 

Les remèdes à la détresse 

 

  1. Vivre le présent, méditer 

 

 « Accepte ce qui est, laisse aller ce qui était, et aie confiance en ce qui sera ». Bouddha

 

C’est assez simple, mais pour éviter de sombrer dans les regrets du passé et la peur du futur, il faut se concentrer sur le présent. Plus facile à dire qu’à faire car notre cerveau est configuré pour se projeter en permanence et répondre à un des stimulis qui font divaguer la pensée et l’empêchent de se concentrer.

 

La méditation permet de muscler l’attention et nous aide à observer la souffrance dans toute sa réalité. Pour prendre une image, quand on a l’océan en furie en face de nous, il ne sert à rien d’y entrer et d’essayer d’arrêter les vagues avec nos petits bras. Il faut se retirer de la mer et apprendre à trouver un apaisement en regardant les vagues.

 

C’est pour cela aussi, je crois que j’aime tellement, la peinture de Hokusai – la vague de Kanagawa que je vous invite à regarder attentivement. On y voit de petites embarcations prises dans une vague si grande que même le mont Fuji semble insignifiant à côté.

 


La pensée bouddhique rejoint d’ailleurs à ce titre la pensée stoïcienne. Pour atteindre l’ataraxie (l’absence de trouble), il faut une acceptation rationnelle de l'ordre du monde et de son évolution. Apprendre à distinguer les choses qui dépendent de nous et sur lesquelles nous devons concentrer nos efforts, et les choses qui ne dépendent pas de nous, contre lesquelles il est vain de lutter et que nous devons au contraire supporter et accepter (principe de détachement). Ce principe est illustré par la célèbre prière attribuée à Marc-Aurèle :

 

« Ô Dieux ! Donnez-moi

le courage de changer ce qui doit être changé,

la patience de supporter ce qu'il m'est impossible de changer

et la sagesse de distinguer l'un de l'autre »

 

Illustration plus récente avec le paradoxe de Stockdale. Récit d’un vice amiral de la marine américaine fait prisonnier pendant la guerre du Vietnam pendant 8 ans. Sa conclusion : Les prisonniers les plus optimistes sont ceux qui n’ont pas survécu. Persuadés qu’ils allaient être libérés sous peu, et constant que ça n’arrivait pas, ils se sont découragés plus vite et ont perdu l’énergie dont ils avaient besoin pour tenir. Ceux qui s’en sont sortis n’étaient pas pessimistes, mais ils regardaient en face les épreuves qui les attendaient sans chercher à se rassurer. Ce qui leur a permis de les traverser. Le paradoxe est d’être convaincu qu’on peut s’en sortir, tout en ayant le courage de s’affronter à la brutale réalité.

 

2.   Cultiver sa vie intérieure

 

Entrez en vous mêmes « Vous tournez vos regards vers le dehors, c’est cela qu’avant toute chose vous devriez éviter désormais. Personne ne peut vous apporter aide et conseil, personne. Il n’est qu’une seule voie. Entrez en vous-même. » Rilke

 

Rilke, poète autrichien du début du XXè siècle, va même jusqu’à faire l’apologie de la solitude.

Lettre à un jeune poète : chercher à l’intérieur.

 

 

Soljetnistine. Le déclin du courage, discours à Harvard en 1978, avant la chute du mur : « nous avions placé trop d’espoir dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : les principaux morceaux de notre monde éclaté sont atteints d’une maladie analogue »

 

 

3.    Cherchez le beau

 

« Dans le jeu, l’homme a une intuition complète de son humanité », Schiller, lettres sur l’éducation esthétique de l’homme

 

Troisième voie entre l’instinct formel (raison) et l’instinct sensible (sensibilité) qui s’exprime dans la pulsion de jeu. C’est dans l’art et expérience esthétique qu’elle accomplit. Il s’agit d’un état de liberté : l’homme échappe à la servitude de la raison livrée à elle-même comme à celle de sa sensibilité. Sa nature est pleinement réconciliée et libre.

 

Turner qui s’enfermait dans des caves pour apprendre à s’émerveiller des mêmes choses, les regarder avec un regard neuf à chaque fois, s’émerveiller

 

4.   S’enivrer

 

Charles Baudelaire exhorte à lutter contre le passage du temps par l'ivresse de la poésie.

 

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

 

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous »

 

 

5.   Adopter un chemin spirituel

 

« Si tu ouvrais enfin les yeux de l’invisible, Les atomes de l’univers te diraient leurs secrets » Le Cantique des Oiseaux de Farîd al-Dîn Attâr

 

Récit de l’ascension

 

Les oiseaux doivent traverser sept vallées pour trouver Simurgh :

 

  • Talab (recherche, demande)

  • Ishq (amour)

  • Ma'refat (connaissance)

  • Isteghnâ (détachement - se suffire à soi-même)

  • Tawhid (unicité de Dieu)

  • Hayrat (stupéfaction)

  • Faqr et Fana (pauvreté et anéantissement)

 

Ce sont les étapes par lesquelles les soufis peuvent atteindre la vraie nature de Dieu.

Il faut apprendre à mourir avant de mourir pour se trouver soi-même, grimper la montagne et rencontrer le miroir de son âme

 

Conclusion

En pratique, ça donne quoi ?

 

  • Réduire les divertissements (Facebook etc mais aussi toute action qui nous éloigne de notre moi profond), renoncer à l’espoir (arrêter de dire « j’espère »), se concentrer sur ce qui est dans notre contrôle, vivre le présent (le passé est déjà passé, le futur est incertain). Dire oui à la vie et aimer le destin avec la part de souffrance qu’il charrie

  • Persévérer dans son être, guetter les instants de joie et s’atteler à les faire advenir, répéter toute action qui produit la joie, vous êtes sur le bon chemin

  • Chercher le beau, garder un œil frais sur les choses pour pouvoir s’émerveiller et concilier la part de raison et de sensibilité en nous

  • Apprendre à profiter de la solitude pour entrer en soi-même, emprunter un chemin spirituel

 

Mode d’emploi pour un esprit sain dans un corps sain

  • Tous les matins : faire son lit – ça forme le cerveau et le corps à la discipline de tout ce qui suit

  • Chaque jour, s’offrir 30 minutes pour soi : Lire / écouter de la musique / méditer / s’émerveiller d’une belle chose

  • Chaque semaine, faire 30 minutes de sport

  • Chaque mois, visiter une exposition ou aller à un concert

  • Chaque année : jeuner une fois. Rituel de purification qui nous confronte à la sensation de faim et nous apprend à la surmonter

  • Manger sain : 3 repas complets / jour (féculents / protéines / légumes) sans grignoter entre les repas

  • Le reste suivra

Que retenir ?

Vous savez tout. Mais J’ai un peu triché dans mon introduction en disant que ce texte devait vous aider à trouver le bonheur. Je suis convaincu qu’un bonheur durable n’est accessible qu’à une poignée de sages méditateurs et pas au commun des mortels. Chercher le Bonheur est donc un leurre. Il faut lui préférer la quête de notre Juste place dans l’univers, ça passe par la quête de soi, la concentration sur soi-même. Cette concentration est le meilleur vaccin contre la souffrance existentielle.

Amir Sharifi

20 place Vendôme 75001 Paris

La Fondation Ardian est placée sous l'égide de la Fondation de France

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